Fouille 2016

Rappel

La fouille partielle du Déjeuner sous l’herbe, prévue dès l’origine par Daniel Spoerri, avait pu finalement se dérouler en juin 2010 à l’initiative de Bernard Müller et en présence de l’artiste. Elle avait porté, par rapport aux quarante mètres de la tranchée originelle, sur six mètres dans sa partie nord-est, et sur les deux mètres de l’extrémité sud-ouest. En rebouchant les six mètres, nous avions veillé à laisser quelques objets, cette fois de nos propres repas pendant la fouille. Cette dernière action est d’ailleurs bien documentée dans le film de Laurent Védrine.

Après la performance de 1983, le domaine du Montcel avait été loué pendant dix années à la Fondation Cartier pour l’Art Contemporain, et l’emplacement de la tranchée enterrée fut indiqué un certain temps en surface de la pelouse. Puis en 1994, la Fondation quitta le domaine pour son emplacement actuel, boulevard Raspail à Paris. Ultérieurement, des travaux de terrassements affectèrent la pelouse, destinés à implanter une orangerie, prévue pour accueillir des événements. La pelouse étant en pente, ces travaux d’aplanissement affectèrent la partie supérieure de la tranchée, manquant de peu les tables elles-mêmes et leur contenu, comme la fouille de l’extrémité sud-est l’avait montré en 2010. À la suite de disputes entre les investisseurs, l’orangerie fut ensuite démolie.

En 2010, le domaine du Montcel était donc en liquidation et à l’abandon, l’intérieur du château vandalisé, à la suite de la faillite de son propriétaire originel, le mécène Jean Hamon (impliqué avec Charles Pasqua et André Santini dans un procès concernant une « fondation pour l’art contemporain » qui ne vit jamais le jour). C’est donc le « liquidateur judiciaire », Maître Philippe Jeannerot (lui-même un temps en délicatesse avec la justice au début des années 2000), qui donna l’autorisation de la fouille – que Jean Hamon avait auparavant également délivré par écrit.


Un nouveau projet d’aménagement

En 2013, le domaine du Montcel fut finalement racheté par la société immobilière Acapace, spécialisée dans les résidences pour personnes âgées (« Jardins d’Arcadie »), les campings Sandaya (ou « hôtellerie de plein air ») et les centres de séminaires. C’est dans ce dernier but que fut élaboré un projet de transformation du domaine, prévoyant près de deux cent chambres de luxe, un personnel d’environ 130 personnes et, entre autres, la construction d’une nouvelle aile au château ainsi qu’un auditorium souterrain, pour environ 50 millions d’euros de travaux. Avant les travaux proprement dit, le terrain avait été également prêté au RAID (« Recherche, Assistance, Intervention, Dissuasion »), l’unité d’intervention de la police nationale, qui s’y entraina un temps et y laissa de nombreuses munitions utilisées, dont les restes furent soigneusement collectées par la suite.

L’auditorium souterrain, à creuser devant le château actuel, allait directement impacter la plus grande partie de la tranchée du Déjeuner sous l’herbe. Cependant, la société Acapace était sensible à la « plus value culturelle » que pouvait donner à son projet la présence dans le domaine d’œuvres des Nouveaux Réalistes, les sculptures gigantesques de César (Hommage à Eiffel) et de Arman (Long term parking, la plus massive qu’il ait jamais réalisée), le bunker allemand (datant de l’occupation du domaine par la Luftwaffe pendant la dernière guerre) « recustomisé » par Niki de Saint-Phalle, les Six Ifs de Raymond Hains, une cheminée de Jean-Pierre Raynaud, entre autres. C’est pourquoi, après la réimplantation topographique, grâce aux relevés de Mehdi Belarbi, de la tranchée qui n’était à nouveau plus visible, il a été décidé en accord avec les aménageurs de traiter ainsi l’œuvre :

– L’extrémité nord-ouest, celle où se tenait Daniel Spoerri d’après les photographies de 1983, serait intégralement fouillée sur huit mètres, et éventuellement moulée.

– Suivent les six mètres qui avaient fait l’objet de la fouille de 2010 et où avaient été inhumés des vestiges de cette fouille – qui devaient donc être récupérés avant destruction.

– Puis environ 12 mètres qui devaient également être fouillés.

– Puis 2 à 6 mètres qui devraient être coffrés et déplacés en dehors de l’emprise prévue pour l’auditorium.

– Enfin les 8 à 10 derniers mètres, les plus au sud-est, qui devraient être conservés in situ, sachant que les deux derniers avaient été également fouillés en 2010.

Les parties fouillées le seraient par une équipe de l’Inrap, financée par la société Acapace et sa filiale « École du Montcel ».


Les fouilles de 2016

En fait, les nouvelles fouilles montrèrent que les travaux relatifs à l’orangerie avaient beaucoup plus affecté la tranchée que prévu.

L’extrémité nord-ouest avait été en effet effleurée par les terrassements et quelques récipients du Déjeuner en avaient été brisés. Des tranchées destinées à faire passer divers tuyaux pour des fluides, dont les gaines en plastique étaient encore en place, l’avaient traversé de part en part. Dans cette partie néanmoins, les assiettes, plats et objets divers qui figurent sur les photographies de 1983 ont bien été retrouvés, bien que légèrement bouleversés et parfois brisés. En particulier, la petite dinette d’enfant que tenait Daniel Spoerri a été retrouvée à la place qu’il occupait. Les photos montrent cependant que certaines personnes avaient changé de place au cours du repas, y compris avec leur assiette, comme elles avaient d’ailleurs été invitées à le faire. La conservation de cette partie du Déjeuner étant mauvaise, il a été décidé de ne pas en entreprendre le moulage, même si elle comprenait la place où s’était tenu Daniel Spoerri.

L’emplacement de la fouille de 2010 a par ailleurs été remis au jour et les objets divers collectés, dont des pièces de monnaies destinées à dater l’événement. Les objets en plastique étaient en parfait état, ainsi qu’une bouteille avec un message, et un CD qui contenait les photographies de l’événement (qui n’a cependant pas encore été lu) ; mais un T-shirt de fouille n’était plus réduit qu’à quelques fils.

En progressant vers le sud-est, environ huit mètres supplémentaires ont pu être dégagés d’un seul tenant et se trouvait, cette fois, dans un parfait état de conservation, avec plusieurs objets remarquables, comme un beurrier en forme de vache, des assiettes comportant des conseils diététiques en langue allemande, ou les pièces d’une petite dînette, en porcelaine cette fois. Le bon état de cette partie a pu faire l’objet d’un moulage d’ensemble au latex, de la part de Pascal Raymond assisté par Mehdi Belarbi. Ce moule en latex est destiné à un tirage en résine à l’Inrap, puis à des tirages en bronze par l’atelier de fonderie milanais qu’utilise Daniel Spoerri, et qui avait réalisé en 2010 un premier tirage en bronze d’un mètre carré de la première fouille.

Les mètres suivants ont été en partie perturbés, d’une part par les terrassements liés à l’orangerie, et par le coffrage et l’extraction d’environ un mètre et demi de tranchée. Cette portion extraite a été déplacée d’une trentaine de mètres et réenfouie.

Enfin les quelque dix derniers mètres (dont les deux derniers déjà fouillés en 2010) sont en principe destinés à rester intacts à l’usage des générations futures.

De nouvelles analyses environnementales et physico-chimiques sont prévues, tandis qu’une publication est en préparation.


Générique

La fouille a eu lieu du 19 au 30 novembre 2016, sous la responsabilité scientifique de Jean-Paul Demoule. L’équipe de fouille de l’Inrap était composée de François Renel (responsable d’opération), Pascal Raymond (moulage et photographie), Mehdi Belarbi (topographie et photogrammétrie), Thibaut Guiot (directeur adjoint scientifique et technique pour l’Île de France), Mercedes Maya (gestion du matériel), Isabelle Abadie, Michel Baillieu, Sophie Clément, Jacques Legriel, Aboubacar Rabi et Nicolas Warmé (fouille). La communication auprès des médias et du public était assurée par Vincent Charpentier et Mahaut Tyrrell (direction du développement culturel et de la communication de l’Inrap). La couverture photographique a été réalisée par Anne Fourès au titre de l’Inrap. Trois équipes de tournage ont filmé les fouilles, respectivement celle de Pierre-Oscar Lévy (Société Look at Science, au titre de l’Inrap) ; de Eva Pervolovici (Marmitafilms, dans le cadre d’un film sur « Les œuvres enterrées ») ; et de Gilles Cohen (photographe indépendant, au titre de la société Acapace). Une journée « portes ouvertes » avait été organisée par Bernard Müller, qui fut à l’initiative des premières fouilles, journée couplée avec une visite de presse ainsi qu’avec un buffet offert par la société Acapace, le 27 septembre 2016.